Mgr Schneider : Les points essentiels du débat sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X
Les questions et problèmes liés à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) font l'objet de débats largement stériles depuis plus de cinquante ans et ont abouti aux consécrations épiscopales annoncées, qui n'ont pas encore été approuvées par le Saint-Siège. Ces discussions, souvent alimentées par l'émotion – littéralement « cum ira et studio » –, sont fréquemment menées par des personnes qui ne connaissent pas directement les documents pertinents ni n'ont d'expérience personnelle de la FSSPX. Dans bien des cas, leurs connaissances sont superficielles et influencées par des préjugés. De ce fait, le débat ressemble souvent à un dialogue de sourds, où les mêmes arguments sont répétés indéfiniment sans aucun progrès significatif.
De plus, le débat élude largement la question centrale soulevée par la FSSPX. Cet échec découle d'une erreur méthodologique fondamentale et du manque de justification factuelle des ambiguïtés doctrinales et liturgiques objectives au cœur de la controverse. Essentiellement, le conflit tourne autour de la question de la vérité.
1. Le Concile Vatican II dans le contexte des vingt autres conciles œcuméniques
La première erreur consiste à traiter un concile pastoral – en l’occurrence, le Concile Vatican II – comme s’il était entièrement dogmatique, en présumant que toutes ses affirmations doivent être considérées comme définitives et contraignantes pour tous les catholiques. Ceux qui agissent ainsi oublient que Paul VI lui-même a déclaré : « Certains se demandent quelle autorité, quelle qualification théologique, le Concile a voulu attribuer à ses enseignements, sachant qu’il s’est gardé de donner des définitions dogmatiques solennelles qui engageraient l’infaillibilité du magistère ecclésiastique. Et la réponse est connue de ceux qui se souviennent de la déclaration conciliaire du 6 mars 1964, réitérée le 16 novembre 1964 : compte tenu du caractère pastoral du Concile, il s’est gardé de prononcer de manière extraordinaire des dogmes revêtus de la marque de l’infaillibilité » (Audience générale, 12 janvier 1966). Ceci s'applique également aux deux constitutions « dogmatiques » du Concile, Dei Verbum et Lumen Gentium, car l'adjectif « dogmatique » a un sens plus large et ne se limite pas aux dogmes compris comme des enseignements dotés d'infaillibilité.
Des nos jours, pour être en pleine communion avec le Saint-Siège, il est nécessaire d'accepter les déclarations et les enseignements pastoraux du Concile Vatican II, et non définitifs dans leur nature magistérielle. Ceci soulève une question importante : pourquoi l'acceptation inconditionnelle des textes de Vatican II est-elle présentée comme une condition sine qua non à la pleine communion avec le Saint-Siège, alors qu'aucune exigence similaire n'est imposée aux enseignements pastoraux, disciplinaires ou non définitifs des vingt conciles œcuméniques précédents ?
Parmi les enseignements non définitifs de Vatican II, plusieurs – notamment ceux concernant la liberté religieuse, l'œcuménisme, le dialogue interreligieux et la collégialité – présentent des formulations ambiguës et difficiles à concilier avec la doctrine enseignée de manière constante par le Magistère depuis les Pères de l'Église jusqu'à la période précédant immédiatement le Concile.
Se pose également la question des lacunes rituelles et doctrinales du Novus Ordo Missae. Ces préoccupations ne peuvent plus être prises à la légère, comme le démontre, par exemple, le témoignage de l’archimandrite Boniface Luykx dans son ouvrage « A Wider View of Vatican II: Memories and Analysis of a Council Consultor (Une vision plus large de Vatican II : Souvenirs et analyse d’un consulteur concile) » (Angelico Press, Brooklyn, NY, 2025). Les défauts du Novus Ordo Missae restent l’objet d’un débat sérieux et on ne peut pas simplement les ignorer. Néanmoins, le Saint-Siège demande à la FSSPX d´accepter non seulement la validité, mais aussi la légitimité et la bonté de la réforme liturgique introduite par le Novus Ordo Missae.
2. Deux excès modernes dans la vie de l'Église : le légalisme et le papacentrisme
La résolution de la question de la FSSPX est entravée non seulement par une réticence à aborder, avec honnêteté intellectuelle, les questions doctrinales sous-jacentes et à reconnaître l'existence d'ambiguïtés doctrinales qui nécessitent une correction, mais aussi par une mentalité malsaine qui s'est développée au sein de l'Église ces derniers siècles : la primauté du légalisme ou du positivisme juridique, associée à un papacentrisme excessif qui se rapproche d´une quasi-divinisation de la charge et de la personne du Pape.
Ces exagérations modernes déforment et limitent la vie de l'Église, subordonnant la primauté de la pureté et de la clarté de la foi et de la liturgie aux exigences du légalisme et du papacentrisme, un phénomène étranger aux Pères de l'Église et à la grande tradition de l'Église. Dans cette forme exacerbée de papacentrisme, le Pape et son enseignement, même lorsqu'il n'est pas strictement dogmatique ou définitif, tendent à être traités comme s'ils possédaient un caractère absolu et quasi divin. Le climat ecclésial a souvent été façonné, au moins implicitement, par des présupposés qui se rapprochent de telles attitudes.
3. L’état de crise extraordinaire, voire d’émergence, au sein de l’Église
Depuis le concile Vatican II, l’Église catholique traverse une période de grande ambiguïté, de flou et d’incertitude concernant des doctrines essentielles telles que l’unicité du Christ Rédempteur, l’unicité de l’Église catholique, la structure monarchique instituée par Dieu (aux niveaux universel et local) et le caractère sacrificiel de la messe. Il est indéniable que ceux qui ont exercé le pouvoir administratif au Saint-Siège ces dernières décennies, et qui l’exercent encore, exigent de la FSSPX, comme condition sine qua non à la pleine communion avec le Saint-Siège, l’acceptation de ce climat de fait d’ambiguïté et de relativisme doctrinal et liturgique, qui a atteint son paroxysme avec le processus synodal actuel, extrêmement confus, qui se déroule dans toute l’Église. Depuis le Concile, et malgré certains de ses enseignements ambigus, un processus est en cours pour établir, sous l'autorité du Pontife romain, une « Église de Vatican II » ou « Église conciliaire ». Ce courant, désormais appelé « Église synodale », vise fondamentalement à devenir une religion relativiste adaptée au monde. Les tentatives visant à masquer cette nouvelle tendance vers une forme ambiguë, relativiste et mondaine de l'Église catholique par une herméneutique de la continuité sont malhonnêtes et peu convaincantes.
Le Saint-Siège exige de la FSSPX qu'elle accepte des doctrines formulées de manière ambiguë et non définitive comme condition sine qua non à la pleine communion avec lui et à l'obtention de la régularisation canonique. Il s'agit notamment des enseignements relatifs à la liberté religieuse, à l'œcuménisme, au dialogue interreligieux (y compris, par exemple, l'affirmation dans Lumen Gentium 16 que les musulmans, avec les catholiques, « adorent le Dieu unique et miséricordieux »), à la collégialité épiscopale (entendue d'une manière qui affaiblit la structure monarchique de l'Église instituée par Dieu) et aux réformes liturgiques liées au Novus Ordo Missae. Le Saint-Siège exige également de la FSSPX qu'elle reconnaisse formellement les déclarations et les enseignements des papes post-conciliaires appartenant au magistère dit authentique et quotidien. Parmi ceux-ci figurent, par exemple, aussi certaines déclarations d'Amoris Laetitia qui sapent gravement, voire contredisent, la Révélation divine. L’autorisation formelle du pape François pour les personnes divorcées et remariées de recevoir la sainte communion ; et la déclaration Fiducia Supplicans sur les bénédictions pour les « couples » de même sexe.
Si l’on examine avec honnêteté intellectuelle la crise extraordinaire qui frappe l’Église depuis le Concile – ainsi que les ambiguïtés doctrinales, liturgiques et pastorales et le relativisme qui l’ont accompagnée –, alors l’existence et l’activité de la FSSPX peuvent être perçues, dans une perspective de long terme et à la lumière des deux mille ans d’histoire de l’Église, comme une œuvre de la divine providence et une source de secours pour l’Église durant une crise d’une ampleur sans précédent.
À la lecture des documents récemment publiés par le Supérieur général de la FSSPX, le Père Davide Pagliarani, et notamment la Déclaration de foi catholique et son Communication à la Fraternité et à ses fidèles (ci-joints), on ne peut qu'être frappé par un profond esprit catholique, imprégné d'une foi authentique en la primauté papale et d'une dévotion filiale envers la personne du Souverain Pontife.
Le problème auquel est confrontée la FSSPX est facile à comprendre. Le Saint-Siège exige de la Fraternité qu'elle accepte, sans objection majeure, certains enseignements objectivement ambigus et imprécis du Concile Vatican II, des déclarations ambiguës du magistère pontifical post-conciliaire, ainsi que des lacunes doctrinales et rituelles objectives dans le Novus Ordo Missae. Or, Dieu n'a jamais exigé l'acceptation de doctrines obscures ou formulées de manière ambiguë, et l'Église, tout au long de son histoire, a toujours agi en conséquence.
La FSSPX considère comme l'un de ses objectifs essentiels d'appeler, con la parrêsia, à un retour à la clarté absolue et à la pureté doctrinale que l'Église a toujours cherché à préserver au cours des siècles. Par le passé, les Souverains Pontifes ont enduré persécution, martyre et même schismes plutôt que de tolérer la moindre ambiguïté dans l'expression de la foi. Parmi les exemples les plus notables figurent le rejet du terme ambigu « homoiousios » ; le rejet de l'Hénotikon qui, bien que non formellement hérétique, n'en sapait pas moins la clarté de la doctrine christologique et favorisait la propagation du monophysisme ; et le rejet des formulations christologiques ambiguës du pape Honorius Ier (+638). Plusieurs papes ont condamné Honorius Ier à titre posthume, non pour hérésie, mais pour ambiguïté doctrinale et pour avoir encouragé la propagation de l'hérésie. L'unité n'est pas, en soi, le critère ultime de la vérité. L'histoire de l'Église connaît de nombreuses situations où des tensions ont existé entre la tradition et l'exercice effectif de l'autorité ecclésiastique.
Le fait même que certains enseignements du Concile Vatican II, conjugués à la réforme liturgique, aient engendré – et continuent d’engendrer, tant en théorie qu’en pratique – un affaiblissement de la clarté doctrinale, oblige le Pape, à l’exemple de nombre de ses prédécesseurs héroïques, à clarifier et, le cas échéant, à corriger ces enseignements. Il doit s’agir d’une clarification et d’une précision doctrinale renouvelées, ne laissant place à aucune interprétation ambiguë ou erronée. À cet égard, le principe suivant, qui a longtemps guidé les pontifes romains, demeure plus pertinent que jamais : « L’ambiguïté ne saurait être tolérée dans un synode (concile), dont la gloire première consiste avant tout à enseigner la vérité clairement et à exclure tout risque d’erreur » (Pie VI, Auctorem fidei).
La tragédie de la situation actuelle est que le Saint-Siège exige de la FSSPX qu’elle accepte l’état actuel d’ambiguïté doctrinale et liturgique comme condition sine qua non à la pleine communion et à la régularisation canonique. Durant la controverse monothélite, lorsque le pape Honorius Ier adopta une position ambiguë, le saint patriarche Sophrone de Jérusalem envoya à Rome son suffragant, Étienne, évêque de Dor, avec pour mission de se rendre auprès du Saint-Siège, où se trouvent les fondements de la doctrine orthodoxe, et de ne cesser de prier et d'implorer jusqu'à ce que les autorités aient examiné et condamné cette nouvelle erreur. L'évêque Étienne demeura à Rome pendant dix ans, persévérant dans cette mission jusqu'à ce qu'il soit témoin de la condamnation de l'hérésie par le pape Martin Ier au concile du Latran de 649. D'une certaine manière, la FSSPX joue aujourd'hui un rôle similaire, exhortant sans cesse le Saint-Siège à mettre fin à l'ambiguïté et à l'incertitude doctrinales et liturgiques. La FSSPX a déclaré à maintes reprises que son seul but est de former les âmes confiées à sa charge pastorale à devenir de bons chrétiens et de véritables fils et filles de l'Église romaine. En définitive, il convient d'être reconnaissant à la FSSPX pour ce rôle, et les futurs papes le seront certainement.
Le Saint-Siège devrait tenir dûment compte de la Déclaration de foi catholique et du Communication aux fidèles publié par le Supérieur général de la FSSPX, et reconnaître ces documents et actes comme suffisants et conformes aux conditions minimales de la communion ecclésiale. Une excommunication à ce stade ouvrirait une nouvelle blessure, inutile et évitable, au sein du Corps mystique du Christ.
À la lumière de ces documents et actes de la FSSPX, le Pape, avec son cœur paternel, pourrait faire une exception et autoriser les consécrations épiscopales par un geste pastoral véritablement généreux. En excommuniant les évêques consacrants et consacrés, le Souverain Pontife punirait implicitement les fidèles de la FSSPX – une partie de son troupeau – qui l’aiment et le reconnaissent sincèrement, mais qui, face à un véritable dilemme de conscience, n’ont d’autre choix que de continuer à recevoir l’assistance pastorale de la Fraternité, pour l’existence de laquelle l’épiscopat demeure indispensable, notamment pour l’administration des sacrements de l’Ordre et de la Confirmation.
Par conséquent, uniquement pour le bien des âmes et celui de l'Église, la FSSPX demande au Souverain Pontife de faire preuve de compréhension, dans les circonstances actuelles, quant à son besoin d'avoir des évêques et d'autoriser les consécrations épiscopales. Malheureusement, malgré ce qu'elle considère comme un dilemme de conscience objectif, la FSSPX est, pour la plupart, caractérisée comme schismatique et orgueilleuse.
Dans un esprit de magnanimité, le Souverain Pontife, en véritable père, pourrait construire un pont vers la FSSPX, une partie de son troupeau, et autoriser, à titre exceptionnel, des consécrations épiscopales. Ceci permettrait de créer un climat propice à une résolution patiente et progressive des questions doctrinales et juridiques, grâce à une confiance mutuelle accrue. L’Église synodale de notre temps se doit d’être capable d’une telle ouverture et d’une telle générosité pastorale. Au vu des nombreuses et généreuses déclarations et initiatives œcuméniques de ces dernières décennies, elle devrait également démontrer sa capacité à aborder un grave problème ecclésial par le dialogue, la patience et la compréhension au sein de l’Église catholique.
Récemment, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, a déclaré que, concernant les divergences des évêques allemands, le Saint-Siège ne souhaite pas que les divisions se transforment en mesures punitives, soulignant que les problèmes au sein de l’Église doivent, dans la mesure du possible, être résolus pacifiquement. Pourquoi cette approche ne s'appliquerait-elle pas également à la FSSPX, qui ne renie aucun dogme, reconnaît la primauté du Pape, prie pour lui et lui professe une dévotion filiale, tout en conservant uniquement ce que l'Église a universellement cru et célébré jusqu'au Concile ? En même temps, le Chemin synodal allemand a proposé des déviations doctrinales manifestes qui promeuvent en réalité des hérésies, voire des positions blasphématoires. Dès lors, pourquoi privilégier la réconciliation et le dialogue patient dans un cas et non dans l'autre ?
Si le Pape prononçait cette année une excommunication, un nouvel anathème, contre les évêques consacrants et consacrés, cela resterait dans l'histoire de l'Église comme une erreur d'une sévérité pastorale excessive. Les générations futures et les papes futurs le regretteraient. Pourquoi le Pape devrait-il faire aujourd'hui ce que les générations futures pourraient regretter demain ? Ne devrions-nous pas tirer les leçons de l'histoire ? Le Pape, en tant que Souverain Pontife, n'est-il pas appelé avant tout à bâtir des ponts ?
Pièces jointes :
fsspx.news/…ts/2026-05-14_declaration_de_foi_cath…
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